Krystal Camprubi

EPSON DSC picture

Son site

Krystal Camprubi est une artiste française. Elle a très tôt été attirée par le monde médiéval et a d’ailleurs écrit un mémoire sur le symbolisme dans deux romans arthuriens anonymes. Son univers est donc très féerique et d’inspiration médiévale.

Interview trouvée ici (attention, elle est longue )

Laurent : Bonjour Krystal ! Comment passe-t-on d’une passion pour la peinture, si forte soit-elle, à une carrière dédiée à cet art ?

Krystal : Je dirais que la passerelle entre la passion et la profession, c’est un juste équilibre entre la confiance en soi et l’autocritique. Bien sûr, cela ne fait pas tout : le travail est aussi essentiel dans l’équation. Mais une certaine confiance en soi est un premier pas : elle permet de dépasser cette frontière ténue qui empêche la plupart des amateurs d’art d’envisager une carrière. L’autocritique ensuite, permet de progresser vers des exigences plus professionnelles.
Pour ma part, cette confiance m’a été principalement insufflée par des artistes dont je vénérais le travail et qui m’ont encouragés à prendre cette voie au niveau professionnel. Sans cela, mes croquis seraient restés des rêves égoïstes, dans leur petite boîte, et je n’aurais jamais eu l’occasion de les partager avec un public qui vibre de la même sensibilité.

mascarade

L : Te souviens-tu du jour où tu t’es sentie prête à franchir ce pas ? Quel fut l’élément déclencheur ?

Krystal : Il y a eu beaucoup de choses qui sont arrivées dans la balance au même moment. Pour moi qui suis sensible « aux signes », j’ai ressenti une sorte de nécessité. Mais le jour où cette conscience s’est imposée à moi a sans doute été aux Utopiales 2001. J’y ai rencontré Siudmak, et lui ai présenté mon book. À cette époque, je me destinais encore à une carrière de pianiste concertiste, mais je me sentais de plus en plus mal à l’aise dans ce choix, car je souffrais d’un trac pathologique pendant les concerts. Contrairement à ce que produit un trac « sain », je n’étais pas dopée par le public, mais inhibée. Bien que passionnée par la musique, j’étais incapable de la partager autrement qu’en petit comité restreint… Un gros souci pour une future concertiste, n’est-ce pas ? Et parallèlement, je continuais à peindre avec ferveur, et à m’intéresser au monde de l’illustration.
C’est alors que Siudmak, après avoir compulsé mon travail attentivement, m’a posé un certain nombre de questions sur mon parcours, et mes choix professionnels et a conclu « qu’il ne savait pas pour la musique, mais qu’en tous cas, il lui semblait qu’une carrière en arts graphiques s’offrait à moi, si je le voulais ».

Il a sans doute été l’événement déclencheur, bien qu’un grand nombre d’autres petites choses aient contribué à mon revirement à 180 degrés !

L : Mis à part Siudmak, quels autres artistes d’aujourd’hui considères-tu comme influençant d’une manière ou d’une autre ton travail ?

Krystal : En tout premier lieu, Alan Lee. Son Oscar en tant que designer (NDL : pour son travail sur « Le Seigneur des Anneaux » de Peter Jackson), une première pour un illustrateur, était amplement mérité. Il est le seul aquarelliste parmi les contemporains, à arriver dans la liste de tête des artistes dont j’admire le travail. Ma passion pour Tolkien a bien évidemment un lien avec cet engouement, mais pas seulement :

Alan Lee a un trait particulièrement séduisant, un dessin qui serpente, et se dessine en lumières et en ombres, plutôt qu’en traits. Il suggère plus qu’il ne dit, et dans le moindre croquis, un monde est en germe, qui ne demande qu’à fleurir dans notre imagination, pour peu qu’on lui en laisse la place.

Dans un tout autre genre, j’ai récemment découvert Linda Berkgvist, dont le travail est également très inspirant. Je pourrais également citer Waterhouse, si on se tourne vers les classiques. Je crois avoir dans mon travail une forte influence de ces trois peintres…

Krystal-Camprubi-1

L : Et si l’on remontait plus loin encore dans le temps que Waterhouse ?

Krystal : La majorité de mes passions classiques sont au XIXème siècle, pour des raisons assez différentes. J’adore les portraits académiques de Ingres. Ses carnations sont merveilleusement réalisées : il faut voir les originaux, où l’on peut seulement approcher la subtilité des teintes, des dégradés, des glacis. Dans la veine réaliste, j’adore Bouguereau également, sa maîtrise des carnations, et les attitudes poétiques de ses modèles féminins. J’ajouterais aussi Millais à la liste.

Cependant, si on doit remonter au-delà du XIXème, mon intérêt se porte sur les Flamands, avec leur travail de glacis. Rembrandt également, pour ses contrastes, ses ambiances dramatiques. Je suis assez sensible aussi à Botticelli, et à son charme très particulier. Toutefois, dans les grands classiques, j’ai une nette préférence pour le Caravage et Vermeer.

livre_krystal_camprubi_-_oghams,_le_temps_des_elfes_b

L : Ta peinture parvient remarquablement à allier une manière réaliste à un univers résolument tourné vers le merveilleux, l’imaginaire. Cela reflète-t-il d’une certaine manière ta conception de la féerie ?

Krystal : Oui, tout à fait ! Les univers féeriques ont pendant un temps été associés à une sorte de naïveté. Il existe encore certains courants (issus de la période victorienne), qui associent à l’envie le monde enfantin et les fées. De mon point de vue, la féerie représente quelque chose de plus profond, de plus dangereux également, car l’homme n’y a pas sa place. La moralité n’existe pas telle que nous la voyons. Le temps présente également un aspect différent. Au regard de tout cela, je n’envisage pas de représenter ces visions autrement qu’avec une touche réaliste : j’y travaille techniquement, mais je sais qu’il reste encore du chemin à faire, pour réussir à rendre les atmosphères les plus vraies possibles, et à transmettre une part de cette magie…

L : Tes œuvres se situent également souvent au croisement de deux mondes qui peuvent sembler bien différents, entre architectures de pierre aux sculptures presque organiques (« La reine du crépuscule », « Notre-Dame des Engoulevents ») et nature enchanteresse et féerique (« La forêt des sources », « Le chant des Arbres »). Pourtant, j’ai l’impression qu’il y a plus de liens entre ces univers qu’il n’y paraît de prime abord. Je me trompe ?

Krystal : C’est tout à fait vrai ! Je déplore souvent l’action destructrice de l’homme, et mon coup de foudre pour Tolkien n’a rien d’un hasard : Je reste perplexe devant les constructions qui dé-naturent, si le jeu de mot m’est permis. Et sans doute suis-je nostalgique d’un temps idyllique, où la fracture entre homme et nature n’était pas consommée. Pourtant, il y a des créations de l’homme qui ne me semblent pas en rupture avec les éléments : et c’est un peu cela que l’on retrouve dans les toiles comme « Notre-Dame des Engoulevents » : ces architectures qui finalement, fusionnent avec des esthétiques naturelles, épousent les arbres, poussent vers la lumière, ont quelque chose d’organique… et il n’est pas paradoxal, vu sous cet angle, que la pierre des cathédrales pousse comme les arbres, dans mon univers.

arabesque

L : Une part importante de tes illustrations porte sur le légendaire tolkienien et on ressent fortement ton attachement pour cet auteur. Qu’est-ce qui te fascine le plus dans les écrits du grand professeur d’Oxford ?

Krystal : C’est une question à la fois simple et compliquée. Je pense qu’en tout premier lieu, je partage la nostalgie profonde qui se dégage de son œuvre, une nostalgie née d’une fracture : pour le professeur, l’urbanisation a commencé justement à sonner le glas de la nature qu’il connaissait enfant, mais aussi, stérilisé en partie l’imaginaire et la poésie (avant qu’elle ne revienne en force, sous sa remarquable influence). Je suis en totale adéquation avec ce sentiment.

D’autre part, j’avoue que j’ai rarement ressenti telle empathie avec un personnage de « papier » ; je pense à Frodo qui, cela pourrait surprendre, habite un peu mes murs : pour ceux qui me connaissent, rien d’étonnant à me voir coudre, à mes rares heures perdues, une petite veste à sa taille, ou à trouver des sculptures de Hobbits dans la maison. Pourquoi ? Sans doute une sorte d’assimilation. Je pense que sur un plan symbolique, son combat est un peu le nôtre à l’heure actuelle… C’était vrai à l’époque de Tolkien, mais ça l’est peut-être plus encore aujourd’hui. Je crois que nous sommes arrivés au paroxysme des craintes qu’il dépeignait…

Je crois aussi que j’ai été séduite par sa capacité à dépeindre des ambiances avec une telle force, qu’elles s’imposent immédiatement à l’esprit, alors qu’a priori, le genre voudrait qu’elles nous soient étrangères. Et pourtant, lorsqu’on y regarde de plus près, il est rare de trouver de réelles descriptions : là encore, comme pour Alan Lee, peut-être, Tolkien reste souvent plus dans la suggestion, nous donnant les éléments essentiels, et passant les autres sous silence. Les premières fois que j’ai voulu représenter Frodo, je me suis rendue compte qu’il n’y avait jamais de réelle description : on sait simplement qu’il est comme la plupart des Harefoot, peut-être simplement moins ventripotent. La couleur des yeux, la forme du visage, la longueur du nez ? Tolkien l’a laissé à notre appréciation. C’est peut-être pour cela que chacun peut à ce point s’approprier cet univers. Tout est dit, et pourtant, rien n’est imposé…

livre_oghams_2_les_portes_d_or_de_krystal_camprubi_b

L : Toujours à propos de littérature, j’ai lu dans une interview que tu appréciais aussi le trop méconnu Gaspard de la nuit d’Aloysius Bertrand (et en tant que Dijonnais, je ne peux qu’approuver !). Puisque nous célébrons, en 2007, le deux centième anniversaire de sa naissance, peux-tu nous dire juste quelques mots sur ce qui te plait dans la poésie de cet auteur ?

Krystal : Aloysius avait un don particulier pour des ambiances macabres séduisantes et riches en couleur. Une langue très ouvragée, également ; désuète, un rien « médiévisante », et son univers est peuplé d’étrangetés qui semblent prêtes à surgir du papier. Je ne connais pas d’équivalent à cette écriture ! À mon humble avis, il serait temps de le faire redécouvrir à grande échelle : je suis persuadée qu’il trouverait aujourd’hui un vaste public !

L : La musique aussi semble primordiale pour toi puisque tu dis avoir envisagé la carrière de concertiste. Comment conçois-tu les relations entre les différentes formes d’arts ?

Krystal : Je crois que la dissociation entre les arts est pour moi quelque chose de plus « conventionnel » que de ressenti. J’ai toujours touché à plusieurs arts, et au fond, l’inspiration s’impose de la même manière. Ce qui diffère, c’est la technique, l’instrument, l’outil : la façon dont cette inspiration va se nourrir de nos sens, et utiliser ceux d’autrui, pour se véhiculer. J’ai choisi d’orienter finalement ma carrière vers un art visuel, parce qu’il était sans doute le plus naturel pour moi. Mais la musique entre totalement dans le processus de création des peintures : j’écoute bien sûr des musiques, les choisissant pour qu’elles répondent à l’ambiance de la peinture, mais parfois également, je m’octroie des pauses à l’instrument, permettant ainsi une sorte de trait d’union.

À plus long terme, j’espère pouvoir créer un univers plus complet, en m’appuyant sur plusieurs formes de langages artistiques ; j’y travaille d’ores et déjà, en combinant la création d’habits, ou d’art et fact liés aux planches que je peins, la composition et la musique, la sculpture… J’adorerais un jour pouvoir créer des expositions-concert, où finalement, tous les sens soient sollicités.

Mon but étant de rendre l’accès à mon univers plus naturel et plus profond…

dreamcatcher

L : Pour continuer sur le thème de la musique, ton Art Booklet te représente en photo avec une harpe celtique, et cette dernière apparaît aussi dans ton œuvre à plusieurs reprises. Tu pratiques cet instrument régulièrement ? Que symbolise-t-il au juste pour toi ?

Krystal : Oui, je joue de la harpe, et bien que m’étant dirigée au départ vers le piano (pour des raisons techniques), la harpe reste mon instrument préféré. Elle a une connection directe avec les mondes féeriques, étant l’instrument des fées par excellence. Des Elfes aussi, dans l’inconscient collectif : il n’est qu’à voir la représentation de la première rencontre entre Hommes et Elfes, sous le pinceau de Ted Nasmith. Et cette association n’est pas sans raison ! Lorsqu’on va dans les bois avec une harpe, il arrive qu’elle chante d’elle même (avec le vent, c’est bien sûr la harpe éolienne), mais on ne maîtrise pas vraiment ceci ! C’est toujours impressionnant de voir l’instrument prendre son indépendance…
Il y a mille et une raisons d’adorer la harpe… en général, elle séduit tout le monde !

L : Et à propos de l’Art Booklet, un autre verra-t-il le jour prochainement ?

Krystal : Oui, très bientôt, je l’espère ! Il est déjà en route, mais je ne peux pas encore garantir la date de sa sortie, étant parallèlement en travail sur un ouvrage plus important. Par contre, je peux assurer d’ores et déjà qu’il sera plus gros, et la couverture, plus épaisse. Le premier Booklet nous a paru un peu trop souple, et beaucoup de petites améliorations techniques sont prévues pour le prochain… Quant aux images, j’espère que je saurai progresser également d’ici là !

at the very first sight

L : Tu évoques souvent une certaine mythologie personnelle : y a t-il un fil conducteur conscient entre tes travaux ou bien tisses-tu au contraire les liens du réseau a posteriori ?

Krystal : En réalité, les liens sont déjà là ; par contre, on n’en prend pas toujours conscience sur le moment ; c’est en creusant qu’on réalise les liens, et qu’on voit à quel point certaines choses étaient déjà tellement présentes… Et puis, oserais-je dire, le public ne voit toujours que le haut de l’iceberg.

Il y a des dizaines d’histoires qui ont préludé à certaines toiles, à certains personnages. Petit à petit, comme on pourrait écrire un livre, cette galerie d’images trouve sa cohérence et ses relations…

Dans ce monde, je suis plutôt une visiteuse, m’étonnant parfois des choses, plus que cherchant à les conjuguer.

L : Une grande question à présent : qui est, au juste, Lingwiel Celebrengam ?

Krystal : Au risque de faire bondir les passionnés de Tolkien, j’avoue que le pseudonyme est quelque peu iconoclaste, car il repose sur un malentendu… ou plutôt, une méconnaissance. À l’époque où j’ai découvert l’immense leg de Tolkien en matière delogopoeia (je crois qu’on appelle ainsi la discipline qui consiste à inventer des langues cohérentes), j’ai désiré chercher, comme beaucoup d’autres, un nom qui me ressemblait. Un ami à moi a voulu être bienveillant et a recherché un traducteur elfique et est tombé sur un site, hélas peu fidèle à Tolkien. Il a trouvé Lingwiel comme étant « l’étoile de la harpe » ou une approximation. Par la suite, j’ai découvert que le mot « Lingwe » signifiait le poisson, et que le mot fait plus penser à une sirène qu’à une étoile de la harpe… mais l’intention était telle au départ, du fait que je joue de la harpe, et que c’est un instrument auquel j’accorde beaucoup de prix… Concernant Celebrengam, je pense être plus fidèle à Tolkien : sur le modèle d’Idril Celebrindal, le mot signifierait « aux mains d’argents »… prolongeant ainsi l’allusion à la harpe… Cela peut paraître un peu prétentieux, au premier abord, mais c’est un joli pseudonyme pour quelqu’un qui ne vit que pour la création. Si je me fais appeler quelque fois par mon sobriquet elfique devenu très intime, c’est parce que j’ai la sensation qu’une part elfique sommeille au fond de moi, et que c’est elle qui s’exprime dans les toiles…

Je noterai encore que ma signature actuelle, devenu mon monogramme « professionnel », est très inspirée de l’elfique, et qu’au travers des lettres, on reconnaît tout de même le L de Lingwiel, à peine déguisé en tengwar…

L : Est-ce de la même « part elfique » que vient l’attirance pour la nuit que l’on semble reconnaître dans tes toiles (« Reine du crépuscule », « Ode à la Lune », « Le Messager ») ? Où est-ce simplement pour son côté mystérieux ? Pour la poésie qui s’en dégage ?

Krystal : Je dirais que c’est un peu des deux, car, n’était-ce pas la poésie de la nuit qui fascinait les Elfes d’une certaine manière ? Bien sûr, selon l’histoire de la Terre du Milieu, les Elfes seraient avant tout des enfants de la nuit. Mais ils sont aussi des instruments qui chantent la beauté du monde. Et l’une et l’autre raisons contribuent à ce goût.

L : La mélancolie également imprègne assez largement ton œuvre (scènes choisies de Tolkien, « Crépuscule des Elfes », scènes nocturnes…). Je suppose que cela est lié : la « poésie de la nuit » est souvent d’abord mélancolique.

garde06

Krystal : Oui, et les Elfes aussi ! Les Elfes sont des êtres de nostalgie, que l’idée de la Terre à l’Ouest obsède. Je crois d’une certaine manière que je suis taraudée par la même nostalgie : celle d’un havre de paix qui est soumis à une transformation inéluctable, et qu’on regarde décliner sans pouvoir enrayer le processus. Je crois qu’il en est de même aujourd’hui de tous les passionnés de Fantasy, d’une manière générale. Ce qu’on cherche dans des univers comme ceux-ci, je crois que c’est une sorte d’âge d’or. Une Terre qui échapperait à ce qu’elle est aujourd’hui, et ce à quoi elle est vouée demain.

Et puis au delà de cela, il me semble que la nostalgie est presque inhérente à la condition d’artiste : l’artiste est une sorte de messager qui vit à fleur de peau son entourage, et ses mutations. Pour le meilleur et pour le pire.

es grandes émotions font écho à la douleur de la perte, et du temps qui passe…

D’ailleurs, c’est tout à fait l’histoire de « Crépuscule des Elfes » ! Et en effet, beaucoup de mes tableaux reposent sur ce sentiment…

L : À quelques exceptions notables près (je pense bien sûr notamment à tes peintures de Frodo), les personnages féminins sont beaucoup plus présents dans tes toiles que les personnages masculins. Je me doute que c’est une question que l’on te pose souvent, mais est-ce volontaire ou bien une simple coïncidence ?

Krystal : Disons que jusqu’ici, j’ai toujours trouvé que la femme était un vecteur particulièrement approprié pour les sentiments que j’avais envie de transmettre. L’iconographie de l’homme, en Fantasy, nous montre plus souvent des héros musclés qui soumettent leur univers. Je n’avais pas envie de cela. Et Frodo, justement, de part sa fragilité, me laissait une porte entrouverte pour exprimer quelque chose de similaire via un personnage masculin. Mais je travaille actuellement à un projet de livre qui risque de surprendre un peu les habitués, puisque mon personnage principal est un homme.

J’ai enfin passé le pas. Ceci dit, il est lui même, dans l’histoire, d’une certaine fragilité, perdu dans son univers ; et il ne sera certainement pas un modèle de body building !

L : Tu sembles également très attachée à l’utilisation de symboles dans tes toiles. L’existence de différents niveaux d’entrée dans tes tableaux est-elle un élément essentiel ?

Krystal : C’est une question difficile… Je crois qu’une toile ne nécessite pas, a priori, un sens symbolique caché derrière la surface, dans la mesure où l’art pictural, à la différence de la littérature ou d’autres arts, se consomme en un instant : l’instant où le spectateur découvre la toile. C’est donc un art immédiat et plus viscéral qu’intellectuel, à mon avis. Cependant, personnellement, j’avoue être très attachée à l’utilisation de symboles, car le symbolisme est en rapport direct avec toutes les formes de croyances païennes, et les rites magiques auquel tout passionné de culture celtique s’intéresse forcément…

Au cours de mes études en littérature, j’ai particulièrement travaillé sur le symbole, et cela a renforcé cette propension naturelle à en égrainer dans mes toiles. Aussi, je n’attends pas qu’ils soient découverts ni traduits. Je les laisse pour le plaisir de les léguer. Par conséquent, c’est un élément essentiel pour moi, mais pas pour le spectateur. S’il désire entrer dans la compréhension des symboles, cela relèvera alors d’un jeu, pour lui, non d’une nécessité.

L : Plaisir instantané et non nécessaire, certes, mais comme pour un bon livre, ou une œuvre musicale d’ailleurs, il est souvent intéressant (et même plaisant) pour le spectateur (ou lecteur, ou auditeur) de redécouvrir par hasard, parfois longtemps après son premier contact, certains aspects d’une œuvre que l’on croyait pourtant parfaitement connue.

Krystal : Tout à fait d’accord ! J’éprouve un plaisir particulier lorsque je vois qu’une personne se lance à la recherche du sens caché d’une toile, et qu’elle prend le bon chemin… Puisque nous parlons ici en tant qu’amateurs de Tolkien, j’oserai livrer une petite piste, qui permet d’illustrer mon propos, sur le sens caché et le sens non caché. Parmi mes toiles, essentiellement tournées vers la Fantasy, il est cependant un diptyque qu’on pourrait croire faussement SF : le diptyque des exilés. En réalité, sens premier — mais pas toujours décodé ! Le diptyque se voit comme un tout : le personnage masculin sur la lune regarde en direction de Jupiter. Le personnage féminin, sur l’autre toile, regarde en direction du soleil, et donc de la Terre… S’ils sont peint avec un « braquage de caméra » différent, les deux personnages sont bien en train de se chercher dans les profondeurs de l’espace… Je livre assez aisément ce sens premier, car il est assez facile de le comprendre, pour qui s’intéresse d’un peu plus près au tableau. Maintenant, sens caché : pour ceux qui souhaitent creuser un peu plus, regardez le continent sur la Terre et essayez de voir si ça vous fait penser à quelque chose, et si oui, à quoi…

Je n’en dirai pas plus, il ne faut pas gâcher non plus le plaisir de la recherche !

L : Beaucoup d’artistes travaillant sur le monde de Féerie privilégient des techniques comme l’aquarelle, les encres ou le dessin. Tu utilises pour ta part essentiellement la peinture à l’huile. Quels avantages y trouves-tu ?

Krystal : C’est moins un avantage qu’une adéquation avec mon tempérament : l’huile est un média docile et patient, qui se laisse travailler sur le long terme. Or, j’aime utiliser le temps comme un instrument dans les images. C’est lui qui les façonne, les redirige, les disloque ou les joint. Dans le laps de temps offert par la peinture à l’huile, il peut se passer une véritable alchimie. Il y a une raison esthétique aussi : l’huile a une profondeur très particulière, grâce au glacis, qui semble animer la toile — car la lumière y joue un rôle très important, après coup. Les couleurs sont incomparablement riches.

Pourtant, ces derniers temps, j’avoue que l’aquarelle m’apprivoise (et non le contraire) et il est fort possible qu’un certain nombre d’images de cette technique fassent leur apparition sur le site. Car à la différence de l’huile, l’aquarelle, étant moins docile, me pousse dans mes retranchements, et me force à abandonner le trop plein de détails, à rester plus dans la suggestion. Alan Lee fait cela à merveille, et c’est pour cela que je l’admire… J’espère dans les années à venir pouvoir combiner les avantages des deux techniques pour progresser…

L : Ces dernières années ont vu le développement spectaculaire des nouvelles technologies dans tous les domaines, y compris bien sûr celui de l’image. Tu utilises occasionnellement l’informatique dans tes créations (« Gone with the leaves », « Abyss »). Comment l’envisages-tu par rapport aux techniques plus traditionnelles ?

23

Krystal : Le monde du digital nous offre d’immenses possibilités, mais un peu comme un nouveau continent, encore mal connu, il recèle autant de dangers que de merveilles. J’essaie de rester le plus possible lucide face à ce nouveau média, et de cerner ses apports et ses manques. J’ai essayé de me positionner relativement rapidement à ce sujet, en cherchant « ce que j’attendais de l’infographie ». Et au final, je pense que c’est avant tout un merveilleux moyen de progresser, sans pour autant éradiquer la peinture à l’ancienne.

La majeure qualité de l’infographie est le gain de temps. Pour le moment, je m’estime débutante en la matière, mais j’ai plaisir à explorer les possibilités de l’infographie. Avec un gain de temps et le coût zéro de la matière première, on peut se permettre de faire des essais « pour rien », et donc, de progresser plus vite… J’essaie donc d’améliorer l’expression instinctive, d’apprendre — comme avec l’aquarelle — à ne pas rester esclave du détail, mais à chercher des voies plus intuitives.

Sur le plan du rendu — quand je souhaite finaliser une peinture en digital — j’essaie de m’approcher d’un rendu classique.

Pour cela, je tâche de garder à l’esprit que l’ordinateur ne fera pas la peinture à ma place. Même si certaines fonctions sont largement facilitées (la touche « annuler » est sans doute ce qui manque le plus à la peinture traditionnelle !), ma façon de procéder reste grosso modo la même qu’avec un pinceau, me contentant de jouer avec le stylet comme avec un pinceau, de passer au dessus de mes erreurs ou de les « utiliser » dans l’image, plutôt que de les gommer. L’envisager de cette manière permet déjà de réduire certains dangers (comme par exemple, jouer avec les nuances illimitées de couleurs au risque de perdre la cohérence de la peinture, ce qu’on évite aisément en se créant « une palette à l’ancienne »). Pour garder une touche un peu traditionnelle, j’évite aussi formellement les effets « tout fait », comme les filtres, ou les apports de photos. Par contre, je ne rechigne pas à me créer quelques brosses qui donneront des effets plus réalistes, avec une grosse économie de temps. Du reste, je le faisais aussi à l’huile…

Ce média est parfaitement adapté à l’illustration, mais peu à la peinture de galerie. Comme j’aime également le rendu de la matière, les vrais pigments, les jeux de glacis, j’essaie de trouver un moyen de combiner les deux : autrement dit, d’utiliser le digital comme base, et non comme achèvement.

Dans ce souci, je viens de passer quelques jours dans l’atelier de Claude Yvel — un grand maître des techniques anciennes — dans le but d’apporter des solutions constructives à mes recherches : comment utiliser une base de digital à « terminer à l’huile », en tenant compte de la chimie des encres et des pigments ? Comment réapprêter une toile qui n’a pas pu l’être au début du processus, à cause de l’encrage, afin de bloquer la lumière ? Comment isoler les encres des films à l’huile, afin que l’huile ne dissolve pas la toile dans le temps, etc. etc. Toutes ces questions m’ont été dictées par mon expérience des techniques à l’ancienne. Nous avons, je le crois, trouvé des solutions, et je suis en train de les tester. L’avenir dira si le mariage a été fructueux… Si c’est le cas, « Abyss », « Les mémoires de Frodo », « Gone with the leaves » figureront bientôt dans les peintures à l’huile, réalisées avec l’aide inestimable des couches préliminaires en digital…

L : Merci pour cette interview, et bonne continuation pour tes projets présents et futurs !

Cet article, publié dans Artistes à découvrir, Divertissements et Création..., est tagué , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

9 commentaires pour Krystal Camprubi

  1. blueedel dit :

    wahou très intéressante !

    J’aime

Laissez-moi votre avis !

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s