Ma chère Even

Elle essayait de refréner sa nausée. Les militaires, les adultes, envoyaient des enfants dans un lieu d’où certains ne revenaient jamais. Elle n’avait que seize ans, n’était qu’une adolescente qui n’avait pas fini sa croissance, ne connaissait rien de la vie. Elujon était plus petit qu’elle, donc sans doute bien plus jeune. Treize, quatorze ans, au maximum. Il avait été jugé prêt par les militaires, alors qu’il ne l’était, de toute évidence, pas. Pourquoi l’armée ne les préparait-elle pas mieux durant le service militaire ? Celui-ci aurait pu durer jusqu’à leurs dix-huit ans avant qu’ils ne soient envoyés dans cette épreuve. Ce n’était pas un jeu, ni même un test particulièrement difficile. Pour certains d’entre eux, c’était une exécution. C’était de leur vie dont il s’agissait !

Que devait-elle faire, désormais ? La logique aurait voulu qu’elle continuât au moins pour rapporter le tibia du petit mort. Mais cela signifiait revenir dans leur jeu, faire ce qu’ils attendaient d’elle et Even ne pouvait s’y résoudre.

extrait de La Marque des Obéissances

Eyes2

Ma chère Even-Kelion,

Je t’écris aujourd’hui parce que seule dans ma tente dans la forêt épineuse du lac Tsimanampotsetsa, avec ma tourista qui me fait perdre un kilo que je n’avais pas de trop, je me sens si proche et si loin de toi.

Je connais ces longues marches en forêts, vers le but fixé par tes supérieurs. Je connais cette sensation que des bêtes sauvages te frôlent la nuit. Je connais ce courage que l’on rassemble quand notre corps est faible mais qu’il faut avancer. Bien que je sois moi aussi partie plein d’enthousiasme dans ce merdier parce que tout le monde m’en jugeais capable et que je ne voulais pas décevoir, parce que je voulais « faire partie du groupe », je me sens moi aussi parfois un peu abandonné.

Pourtant, Even le croiras-tu ? nulle injustice m’a été faite ! A ma connaissance, personne n’est mort dans ma forêt, et je connaissais les risques quand j’ai accepté. Mais est-ce bien vrai ? Est-ce qu’on savait vraiment, l’une comme l’autre, ce que l’on allait affronter quand on a choisi nos chaussures et nos médicaments ? Comment peut-on se préparer à l’inconnue ? Toi au moins tu as eu un entraînement, une visite médicale. Moi j’ai rencontré mes profs autour d’un café et ils m’ont jugé apte. Je ne sais faire ni feu ni garrot. Bien sûr, il n’y a pas de fauve meurtrier dans ma forêt…quoique, y a bien des fosas et je n’ai qu’un couteau de poche. Bien sûr, je suis toujours avec un guide….mais dans cette forêt si un scorpion me pique ou que je me rompe une jambe, le temps m’est compté pour me soigner… Bien sûr je n’ai pas été menacée par une arme…pourtant tous les soirs la corne retentit pour avertir que les bandits ne sont pas loin. Et, oui, Even, tout le monde trouve ça parfaitement normal.

La différence entre ta forêt et la mienne, c’est que dans la mienne il n’y aura jamais d’héroïsme et que si je meure ça sera toujours de façon stupide. Et personne, aucune Malvenn, aucun Zi Yu n’élèvera sa voix contre ça. Pourquoi ? Parce que j’ai choisi mon sort : rien ne m’a forcé à ça. Alors c’est à moi d’être prudente maintenant.

C’est pourtant à cause d’injustices que j’en suis là, à lutter pour ma santé comme tu le fais de façon bien plus photogénique. Tu connaîtras ça bientôt Even, car comme moi tu as choisi une voie dure et lumineuse pour le bien des autres. Tu as choisi comme moi de te battre pour réparer les injustices qui leurs sont faites. Tu trouves que je manque de panache parce que pour toutes armes j’ai du manioc ? Pourtant bien plus enfants meurent de faim que des armes. Chacun son combat Even, le mien se joue terre à terre.

Et c’est ensemble que nous gagnerons. Parce que ton let-motive, cette voie dure à brillante comme un diamant que tu as choisi, est devenue le mien voici des années. Parce qu’avec tous les excès que se doit de montrer la littérature pour faire ressortir l’émotion, tu me donnes le courage de me relever. Ensemble Even, nous nous battrons pour des vies. Alors rallie plus de personne à notre cause s’il te plaît.

Prends soin de toi Even-Kelion.

Lucile

Merci petite sœur pour ce témoignage venu de l’autre côté des mers !

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3 commentaires pour Ma chère Even

  1. moino dit :

    Je tiens à préciser qu’on ne compte toujours pas de mort ni de blesser/malade grave…. Mais je vous assure que le combo tourista -choc des cultures donne l’impression d’être au entrain de crever!

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  2. Herb'au logis dit :

    ah les tropiques, les cocotiers et les plages de sable blanc… ah non? ce n’est pas comme ça à Mada?

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