Le 18 Juillet 2016 : Marché aux épices

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un « petit » texte, qui traînait depuis pas mal de temps sur mon ordi…

Lorsqu’elle arriva à proximité de la ville, elle comprit que c’était le marché. Même de loin, même avec le ressac des vagues, elle entendait les cris des marchands, les murmures de la foule; elle voyait les flammes des torches clignoter et les mouvements des badauds en effervescence.

Entre les bateaux, on avait dressé des passerelles. On déchargeait des ballots et des caisses venues d’un lointain ailleurs. Les curieux montaient à bord pour contempler les merveilles de plus près.

Elyane amarra sa barque à fond plat à l’une des passerelles, à l’extrémité du marché. Elle se redressa, debout sur le ponton et respira l’odeur si particulière de la ville, cette odeur de sel, de gens, et de viandes en train de rôtir. L’odeur des épices et celle de la terre grasse, si différente de chez elle. Ça faisait tellement longtemps qu’elle n’était pas venue !

Le ciel pourpre descendait sur la ville, la dissimulant dans l’ombre pour ne faire que ressortir plus vivement les lumières et les odeurs.

Elyane se pencha dans sa barque et prit son sac sur son épaule. Elle le réajusta pour que la bride ne la blesse pas et s’enfonça dans le coeur de la ville.

Elle connaissait bien le chemin, celui du port, des canaux; celui des petits ponts et des boutiques au ras de l’eau sombre. Mais la venue du marché, avec ses étals flottant qui formaient des rues au milieu des canaux, changeait le visage du port et le dédale de ses ruelles.

La jeune fille ne pouvait s’empêcher de regarder avec envie les boutiques d’un jour, cette profusion de couleurs, ces tissus chatoyants, ces bibelots tellement originaux, ces viandes juteuses et ces fruits si appétissants et surtout si différents de ceux qu’elle connaissait. Mais même si son pas était ralenti par la curiosité, elle se retint de s’arrêter. Il fallait qu’elle porte son ballot, qu’elle fasse ce pour quoi elle était venue. Le marché portuaire continuerait toute la nuit, et même si elle devait ne pas dormir, elle voulait se promener.

Enfin, elle arriva à destination. C’était une petite boutique assez brinquebalante, bizarrement construite, avec plusieurs étages et un auvent qui assombrissait encore plus la façade. Les vitres étaient poussiéreuses, sombres, comme si personne n’y habitait depuis longtemps; mais la flamme tremblotante d’une bougie indiquait le contraire.

Elyane frappa à la porte et un vieil homme vouté lui ouvrit. Il prit le ballot des mains de la jeune fille, le posa sur le sol et la serra dans ses bras.

« – Tu as bien grandi, petite. Ils t’ont laissé venir seule ?

– Oui. J’ai été initié cet été, je suis une femme désormais.

– C’est bien. Tu ressembles de plus en plus à ta mère, tu le sais ? Entre, montre-moi ce que tu amènes. »

Elyane obéit et se glissa dans la chaude pénombre. Un feu timide mais rougeoyant brûlait dans la cheminée, et une odeur de pomme et de cannelle dominait. Elyane sentit son appétit se réveiller.

« – Martha m’a apporté des chaussons aux pommes. Elle savait que tu aimais ça. Assieds-toi, je reviens. »

Elyane obéit et laissa ses yeux parcourir la maison. Des plantes séchées étaient accrochées sur tous les murs. Mais la pièce était tout de même décorée (sans doute Martha). Des rubans rouges serpentaient un peu partout, des grelots dorés tintaient dans les courants d’air. Des photophores rouges faisaient ressortir les quelques bibelots de bois et les suspensions de métal.

Au milieu des plantes sèches, ces lumières ces reflets donnaient la touche festive qui rappelait au visiteur que le nouvel an approchait et le rendait nostalgique. Chacun se souvenait des fêtes de son enfance, de la joie enfantine qui l’animait à cette période de l’année caractérisée par de longues veillées et des plats savoureux.

Le vieil homme revint avec une assiette contenant le chausson aux pommes tiède et un thé parfumé, fumant dans un verre ouvragé. La jeune fille se retint pour ne pas se jeter sur la pâtisserie, mais la première bouchée la ravie. La pâte était dorée et moelleuse, la compote à l’intérieur absolument parfaite. Elle se mit à le manger plus avidement sous les yeux amusés de son oncle. Il ne la dérangea pas plus et ouvrit le ballot. Il examina les plantes séchées pliées dans les tissus de lin et la qualité des poudres.

« – La récolte a été bonne cette année…

– Oui, un temps idéal », répondit la jeune fille la bouche pleine. Elle avala et continua :

« – Des pluies chaudes la nuit et des journées ensoleillées. » Puis, elle reprit une bouchée de chausson, ralentissant tout de même la cadence car elle arrivait au bout et voulait le savourer.

« – Il y en a d’autres, tu sais, se moqua son oncle. Je suppose que tu as envie de visiter le marché ? Tu pourras revenir dormir ici lorsque ta curiosit sera assouvie.

– Merci », fit-elle, les yeux brillants, absolument pas dérangée que son envie se lise aussi clairement sur son visage.

« – J’étais comme toi, plus jeune. C’est sur le marché du nouvel an que j’avais rencontré ta tante. » Elyane prit une bouchée supplémentaire de chausson et le regarda aussi avidement que la pâtisserie quelques minutes plus tôt. Elle adorait ce genre d’histoire.

« – Elle était vendeuse d’épices. Je me souviens de la couleur safran de sa tunique, de son sourire et de l’éclat de ses yeux. Elle sentait le pain d’épice et je t’assure que sa silhouette attirait le regard des autres hommes ! Chacun repartait avec plusieurs sachets sans comprendre pourquoi. Je me souviens, elle portait une parure de cheveux en accord avec la fête. Elle ressemblait à un être surnaturel, à un mirage né de la fête…

Mais je t’ennuie, va donc t’amuser. » Elyane n’était pas du tout ennuyée, mais la tentation de visiter le marché était, il fallait l’admettre, très forte. Son oncle lui tendit une petite bourse de cuir.

« – Tiens, fais-toi plaisir.

– Merci ! s’écria Elyane, les yeux brillants.

– De rien, petite. Allez file ! Mais sois prudente.

– Bien sûr. Toujours, mon oncle. » fit-elle avec un sourire, sa main caressant la dague qu’elle portait à la taille.

Le vieil homme se mit à rire doucement. Cette gamine ressemblait vraiment à sa soeur, lorsqu’ils étaient adolescents tous les deux.

La petite réajusta sa tunique, arrangea ses cheveux ébourrifés et jeta un coup d’oeil à son oncle avant de saisir vivement le dernier chausson.

Elle l’embrassa sur la joue et sautilla jusqu’à la sortie.

Une fois dehors, l’air frais la fouetta. Mais il apportait des odeurs fort savoureuses et même les chaussons aux pommes goulûment avalés ne l’empêchaient pas d’avoir envie de goûter à tout. Guidée par son odorat, elle serpenta entre les barques amarrées, les petits pontons éclairés par des bougies tremblotantes dont la flamme se reflétaient dans l’eau sombre. Plus elle approchait du centre ville, plus les maisons étaient décorées, illuminées. Les gens se bousculaient joyeusement en essayant d’approcher des étals et certains, déjà un peu éméchés, chantaient à tue-tête, faux, évidemment.

Tout était coloré, odorant, bruyant. Les chants aigus des oiseaux exotiques et des animaux de compagnie se mêlaient au tout.

Elyane se dressait sur la pointe des pieds, elle glissait son corps mince entre les gens. Enfin, elle arriva vers un étal de viandes grillées. C’était du gibier qui ne vivait pas sur son île et elle aurait voulu emporter un morceau de chaque viande. Elle prit plusieurs morceaux et s’éloigna dans une ruelle un peu plus éloignée pour savourer son trésor. L’un des morceau avait une peau grillée et une chaire rouge, un autre était laqué de miel et d’épices savoureuses et piquantes, un autre encore avait son fort goût atténué par une sauce légèrement sucrée. Elle eut soif après son festin et trouva un gobelet d’une chaude boisson au miel et au gingembre. Sa curiosité culinaire apaisée au moins pour un temps, elle passa tranquillement entre les étals, caressant du bout des doigts des étoffes soyeuses ou rêches, toujours belles et chères, qu’elle ne porterait jamais.

Elle s’arrêta, debout sur un plot en bois qui maintenait un des pontons, pour regarder le travail minutieux d’un sculpteur. De ses doigts agiles naissaient des figurines de bois rouge. Elyane sortit de sa bourse trois pièces trouées et acheta une petite figurine représentant un drôle d’animal qu’elle ne connaissait pas, mais qu’elle trouvait adorable. Elle savait que son oncle serait sensible à ce genre d’attention.

Elle continua à se promener, admirant les reflets de la lune sur les écailles des poissons et sur les bijoux en métal.

La nuit se rafraîchit encore, et il commença à neiger. Ça n’empêchait en rien la foule de continuer sa fête. Serrés les uns contre les autres, personne n’avait froid.

Les flocons tombaient dans l’eau, fondant immédiatement. Ils n’éteignaient même pas les petites bougies. Une odeur d’oranges confites flottait avec eux.

Elyane se glissa vers une ruelle plus sombre. De plus loin, elle regardait la foule, les flocons, les lumières.

Son âme d’enfant était émerveillée, elle avait envie de voyager, de voir d’autres villes, d’autres marchés, d’autres neiges; de quitter pour un temps son île natale. Elle était prise par une envie d’aventure tout juste naissante. Elle comprenait enfin ses aînés et souhaitait à son tour prendre sa liberté avant de revenir, nostalgique dans l’île de son enfance qu’elle aimerait toujours. Elle grimpa sur un toit et contempla le nouveau monde sous ses pieds, et le vent qui faisait tournoyer ses cheveux.

Sujet du 19 Juillet : Insulte désuette

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2 commentaires pour Le 18 Juillet 2016 : Marché aux épices

  1. Herb'au logis dit :

    L’un des beaux souvenirs visuels que j’ai de la Tunisie, c‘est un marché aux épices sur lequel nous nous sommes promenés.
    Les marchands ont installé, à même le sol, disposés sur des tissus, des paniers ou des sacs remplis de tas d’épices diverses et variées. Les poudres forment de petits ou gros monticules, bien pointus, de toutes les couleurs. Ces camaïeux de rouges, de bruns, de jaunes, d’ocres, de verts sont un enchantement pour les yeux. Il y a également des graines de toutes tailles, des fruits secs, des fleurs ou herbes séchées, des bâtons aromatiques…Dans chaque contenant, il y a des petites pelles pour se servir, selon ses besoins ou ses envies.
    On peut se laisser aussi guider par les odeurs, qui sont particulièrement présentes dans ce coin du marché.
    J’ai bien sûr craqué et j’ai acheté… une poudre, très jolie, jaune, mais qu’était-ce ?? Je ne m’en souviens plus, elle sent bon mais à quoi peut-elle donc servir ? Je fais du coup à l’inspiration et j’en mets là où mon imagination me le propose !

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  2. eva dit :

    Mazette, tu as été très inspirée !
    voici ma brassée d’épices…
    http://randonnezvousdansceblog.blogspot.fr/2016/07/defi-365-jours-decriture-200.html

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